CATSECRET@ LE BUSHI

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LE BUSHI

 Polar-Noir by CATSECRET The Original@ne

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CATSECRET@ LE PETIT CINEMA DE 0h.

CHAP. 13

EPILOGUE.

Le Lundi matin 30 Mars : 10h.

(Place d'Italie, Le Central XIII.)

 

ENIGME : PONT DE TOLBIAC.

Le Mystère du mort sans corps.

 

Martini lisait le gros-titre de France Soir. 

Seul, dans son bureau. Avec une mouche. Invisible.

A part le bruit de la mouche, à intervalles irréguliers, on n'entendait rien d'autre. Pas même la respiration de Martini. Juste le bruit des pages, du France Soir, qu'il lisait et relisait. Passant de l'article, à l'intérieur du journal, à la 1ère page. Pour regarder la photo. Pleine page, à la Une. L'illustration, du gros titre, de l'article. Une tête d'homme. Dans un casque de moto. Posé sur la chaussée, fermée pour travaux, du Pont de Tolbiac.

Pour Martini, un crime, doublement : étrange.

D'entrée, Martini excluait tout accident. Le Pont de Tolbiac, étant interdit pour le public, à la circulation. Martini privilégiait donc dès lors une autre hypothèse. Un défi apparent pour la logique. Disons, une signature cachée. Pour lui, c'était une évidence. Cette photo était un pied-de-nez. En un mot, une provocation flagrante. Un défi à l'intelligence policière. Bref, la marque d'un esprit criminel.

Comme tous les matins, Le Commissaire Martini, était au Central XIII. Donc, dans son bureau. Précédant la relève, de la brigade de nuit, par la brigade de jour. Comme tous les matins, pour lire, l'Edition de France Soir. Donc, du matin. Déposée à-plat, bien pliée, sur son bureau. Par le planton de service. Ignorant le journal, Martini, s'était d'abord assis. Cherchant en premier, dans un tiroir, son paquet de Gitanes Maïs. Le temps de fumer pépère sa première clope. Puisque sa femme, lui interdisait, de fumer chez lui. Comme tous les matins, Martini s'apprêtait à savourer l'instant, de sa première cigarette. Les fesses calées dans le fauteuil. Donc pour lire, la 1ère Edition du matin, de France Soir. Ce matin-là, comme d'hab, jetant un regard distrait. D'abord, sur le gros titre. Avant d'ouvrir, son journal, pour le lire. Et donc, d'allumer sa cigarette. (Je sais, je me répète. Mais c'est pour que vous suiviez bien le processus. L'enchaînement des faits est important.)

Le gros-titre, tenait toute la 1ère page. C'est normal. Puisqu'il tenait, c'était le but, la 1ère page. A la Une, donc. Depuis, Martini n'avait pas eu le temps d'allumer sa première clope. Ni le temps de voir la mouche. Martini lisait le journal. Les deux fesses serrées. Comme scotchées au fauteuil. En apné. Ignorant la mouche, invisible, qui virevoltait. Et qu'il aurait dû, normalement, tuer d'un coup de tapette. Comme il le faisait d'habitude avec toutes les mouches. C'était son unique sport de toute la journée. Et sa seule occupation. En dehors des dossiers à classer, sans suite, pour éviter un encombrement des tribunaux. Comme tous les matins, donc en arrivant, à sa prise de service. Tous les après-midi, durant ses heures de service, donc en fonction. Et tous les soirs, avant de repartir, à sa fin de service. Disons, une mécanique de logique. Idiote. Comme une autre. Très bêtement explicable. En-dehors d'une manie de l'ordre, chacun ses tocs, Martini avait une autre phobie. Martini haïssait les mouches. En fait Martini haïssait, toute chose, qui pouvait troubler l'ordre. L'inavouable secret de Martini était peut-être bien là. Hormis l'effet curatif pour ses ennuis bilaires, l'odeur infâme, de la bouteille d'eucalyptus c'était pour ça. Le sucre du sirop. Pour attraper les pauvres mouches. Qu'il s'amusait à attirer. Pour les tuer avec sa tapette. Une forme de sadisme. Lui permettant, d'évacuer ses refoulements de promotion hiérarchique, de cette façon. Comme dans le cas, de beaucoup, de ses confrères. Eux, d'une autre façon. Et pas forcément avec les mouches. C'est le lot ingrat de cette dure profession. Et de ses inévitables éventuelles déviances. Humaines. Ce qui peut se comprendre. C'est logique. Comme pour tout métier. Mais voilà. Pour Martini qui ne croyait, que dans l'ordre et la logique, il allait se passer un truc. Un truc qui allait lui prouver, que le monde, ne dépend pas que de la logique. L'entendement. Ou le quantifiable. Bref, Le Discours de la Méthode et la Raison.

En fait, Martini portait déjà son karma. Ce qui fait bien rigoler à lire. Mais qui est logique. Pour tout asiatique. Et dans ce cas, si on admet cette hypothèse, laissait songeur. A l'idée de ce qu'il avait dû être pour mériter ça. Dans une autre vie. Et ce qui l'attendait. Après cette vie. Les mouches c'est sûr allaient lui faire payer. Très cher. Un jour. Ca ne faisait que commencer.

Mais oublions Martini. Et revenons à ce qu'il lisait. A cet instant précis. Ce matin-là. Donc, sur son journal. Quotidien. La 1ère édition du matin de France Soir.

Sur le France Soir de ce matin-là, il était question à la une, de ce qui s'était passé : dans la même nuit. Donc, Pont de Tolbiac. Je le savais doublement. Puisque j'y étais avant les journalistes. Et que j'avais déjà lu, le gros titre, de la une de France Soir. Repris par tous les autres journaux. Chez Thierry. Là, où Martini m'avait appelé. Pour que je rapplique, dare-dare, venir lui expliquer. Au Central XIII. Dans son bureau. J'aurais pu si j'avais été un salaud, laisser Martini croire toute sa vie, à la version du simple règlement de comptes. Entre Chinois. Puisqu'on avait retrouvé qu'une tête sans corps. Une tête d'homme, asiatique, dans un casque. De moto. Sans autre élément. Ni autre détail. A part une chose saugrenue. Deux lampadaires du pont, pulvérisés, par l'impact d'une décharge. De toute évidence, vu la fonte, du très gros calibre. A part ça, rien. Aucune douille. Aucune balle. Aucun autre impact. Aucune trace de sang. Bref, aucun indice matériel. A part la tête coupée de cet homme sans corps. Dans un casque de moto. Découverte, par les ouvriers du chantier. Posée à même le sol. En fait, sur un revêtement de goudron. Epais. Encore frais. C'était l'autre partie du mystère. Recouvrant cette partie précise du pont. Le revêtement de goudron, n'ayant pas été effectué, par les ouvriers du chantier. Ce qui avait attiré, de ce fait, leur attention. Et la découverte du crime. Là, où la tête avait été photographiée. Dans son casque. Par les reporters de France Soir. Et tous les autres photographes de la Grande Presse. Le Journal Détective, y compris. L'affaire mystérieuse faisait déjà le tour de Tout-Paris. Une tête authentiquement asiatique. Sans besoin d'étiquette. Made in China. Mais voilà. En-dehors de cette constatation, incontestable, parfaitement inidentifiable. Pour n'importe quel dossier de Police. La tête ayant été envoyée, pour autopsie, à l'Institut Médico-Légal. Quai de La Rapée. Le casque pour examen, d'indices et d'empreintes, dans les Bureaux de La Criminelle. Au 36, Quai des Orfèvres. Laissant Martini gamberger, sur le lien direct, avec le cadavre sans tête : de la Jaguar XJ6. Retrouvée dans la Seine. Elle, dans le 16ème. Les deux victimes restant anonymes. Non répertoriées dans le Fichier d'Interpol. Les deux cadavres, réfractaires, à toute expertise légiste. N'étant pas ressortissants français. Et donc inconnus, de tout fichier médical, sur le territoire. Dans le cas de l'homme, à la tête coupée, de tout dossier dentaire. C'est élémentaire. Bref, l'énigme totale. D'où pour le Commissaire Martini, c'était très logique, la seule possibilité de corrélation. Pouf. Pouf. Patapouf. Dans l'immédiat. Avec moi. Seul flic asiatique, dans tout le 13ème.

Face à ce casse-tête chinois, Le Commissaire Martini, devait ouvrir un dossier. Et diligenter une enquête. C'est logique, aussi. Et c'est la procédure obligatoire. Mais en l'occurence disons là un cas d'école. Vu son expérience du métier, il le savait déjà, qui n'allait pas être fastoche. Et prendre du temps. En fait, toute une vie. Au minimum. Entre-temps, il lui fallait trouver une réponse. Puisque le cadavre mystérieux, avait été retrouvé, dans son arrondissement. Donc, sous sa juridiction. Et sa responsabilité. Le résultat final, de cette enquête, étant attendu en haut-lieu. Faute de passer pour un rigolo. En résumé, il était mal barré. Mais ce matin-là, j'avais décidé de faire, en guise d'adieu : un cadeau empoisonné à Martini. C'était le moins que je pouvais faire. Pour lui. A défaut du banal petit bonbon, avec un proverbe, de n'importe quel resto chinois.

En me voyant entrer, il avait commencé, par m'engueuler. C'était son droit le plus strict. Puisque pour venir, de chez Thierry au Central XIII, j'avais pris mon temps. Histoire de me taper, avec Thierry, un croissant-beurre. Avant un deuxième café, plus deux tartines de pain beurrées, à la terrasse du Rozès. Du Quai de La Gare, au Central XIII, il fallait cinq minutes. Même avec la Volks pourrie de Thierry. Mais voilà. Histoire d'apprécier ce matin-là, j'avais décidé de faire poireauter Martini, avant d'entrer au Central XIII. Sous l'oeil suspicieux des collègues du matin. Le Brigadier-Chef m'ouvrant le chemin jusqu'au bureau de Martini. Une main posée sur son Manhurin de service. M'ouvrant la porte du bureau, de Martini, sans lâcher son autre main. Toujours posée, sur son Manhurin de service, dans son holster. La porte même pas ouverte, Martini, avait commencé de m'engueuler. Je l'avais laissé parler. Jusqu'au bout. Sans rien dire. Puis, j'avais posé la malette sur son bureau. Martini avait ouvert la malette. Avant de sortir le premier dossier. Portant le tampon de la première Ambassade. Lisant le nom de l'ambassade, sur le tampon, il s'était soudain tu. Faisant signe de la tête, au Brigadier-Chef toujours en faction, de dégager de son bureau. Depuis, Martini l'avait bouclée. S'appliquant d'abord, à sortir toute la pile de dossiers, dans la malette. Avant de les ouvrir un par un. Pour feuilleter, toutes les pages, de chaque dossier. Les yeux ronds. Comme un gosse devant un livre d'images à colorier. Ne s'attardant juste, qu'aux tampons, des ambassades. D'où tous les-dits documents provenaient. Vrais tampons. Authentiques. Et parfaitement officiels.

Puisque j'avais déjà ouvert la malette. Pour tout vérifier, bien sûr. Avant Martini.

-Mais... c'est que du chinois !

-Ben, oui.

Martini était un grand policier. Avec ses défauts. Mais un grand policier. Il n'avait pas besoin que je lui fasse un rapport. Comment j'avais pu récupérer cette malette. Ca, il s'en foutait. D'où elle provenait. Ca, il en avait une petite idée. A quoi tout ça pouvait bien ramener. Ca, il ne voulait pas le savoir. Le lien de causalité possible, ou l'éventuel problème à long ou court terme de conséquences liées à ce dossier, qui pourrait lui causer des hémorroïdes. Ca, il le pressentait déjà. Et donc le recroisement avec la photo-presse. A la une. De la 1ère Edition du matin de France Soir. Ca, c'était maintenant plus qu'une présomption. Mais une déduction. Le  seul cas de figure. La corrélation logique. Indubitable. Pour Martini, le fait même.

-Vous savez ce que vous êtes ? fait Martini, en refermant la malette. D'un geste sec. Avant de l'éclipser. Vite fait, sous son bureau. De peur que je la lui reprenne. Comme si elle lui appartenait. L'air faux-cul. Logique. Jusque là, normal. Martini connaît son boulot. C'est son droit. Et son devoir. Etape, n°1. Objectif accompli.

-Un emmerdeur. Je sais, monsieur.

Un bref instant, Martini fait mine de farfouiller, dans un tiroir. En fait, cherchant juste une réplique. Quand la mouche se remet à voler. Cerclant en lente manoeuvre, d'approche, autour du bureau de Martini.

-Même pas ça. Vous êtes rien d'autre qu'un mauvais policier. Pas plus. Pas moins. Ce dernier fait le confirme. Le résultat, de toute cette affaire, le prouve. Depuis le début.

C'est là, que Martini entend le bruit de la mouche. Martini s'arrête net. Pour chercher dans un autre tiroir. Et en sortir la bouteille de sirop à l'eucalyptus. Puis une tapette. Posant les deux, méticuleusement, sur son bureau. M'ignorant. Attentif au bruit de la mouche. D'une oreille. Dévisageant le bouchon. Des deux yeux.

-Si vous aviez été, un bon policier, vous auriez fait : une seule chose. En premier, un bon policier aurait averti son supérieur. Exemple, très simple. Si vous m'aviez averti avant. J'aurais pu prendre les mesures en conséquence. Et les responsables ne se seraient pas évaporés... reprit Martini.

Là-dessus, Martini lève la tête. Cherchant de localiser, la mouche, virevoltant bruyamment.

Un long instant, Martini, regarde en l'air. L'oeil mauvais. Cherchant à visualiser la mouche. Décrochant sèchement, de ses lèvres, la Gitane même pas allumée. Pour l'écraser dans le cendrier vide. Avec un petit grognement de douleur. S'arrachant un petit bout, du papier Gitane, qui reste collé sur sa lèvre. Et un petit morceau de peau en même temps. (Ca a l'air idiot à dire, mais ça fait très mal, tout le monde connait ça.) Avant de tirer une autre clope de son paquet. Cherchant d'un oeil, toujours dans l'air, la mouche invisible. Puis il oublie la mouche. Pour me regarder fixement. Fier de sa tirade. D'un petit oeil noir : en amorce de 9mm. Le petit bout de papier, bêtement, encore collé sur sa lèvre. Si j'avais été la mouche, son regard, m'aurait déjà foudroyé. Je savais ce qu'il était en train de mijoter.

-Je vous fais remarquer que les vrais responsables, moralement et pénalement parlant, sont ceux qui ont mis au point ce trafic... Monsieur, repris-je.

Martini ne répond pas. En fait, pour mieux calibrer sa réplique. Faussement concentré, sur le bouchon, de la bouteille d'eucalyptus. Martini dévisse le bouchon. Avec précaution. D'un coup, la mouche cesse de voler.

-Nous ne sommes pas devant une Cour. Vous n'êtes pas avocat. Vous n'avez aucune compétence. Ni aucun jugement à porter. Vu votre fonction, coupe Martini. Le ton sec. L'air martial. Le petit bout de papier, collé sur sa lèvre, s'agitant d'un mouvement. Ridicule. Dès qu'il prononçait un mot.

-Euh... je croyais que je n'étais plus flic.

Martini pose le bouchon sur le bureau. Ouvre un autre tiroir. Et en sort un gros verre pyrex. Pour l'essuyer. Avec un kleenex. La mouche se remet à voler. Plus proche. Martini pose le verre sur le bureau. Doucement. D'un geste lent. Délicat. Trop. La technique du supplice du goutte-à-goutte. Pour jouer avec les nerfs.

-Vous ne serez jamais un grand flic. Désolé. Au pire, vous resterez ce que vous êtes. Un mauvais policier. Vous venez de le confirmer. Une nouvelle fois, dit Martini. Repliant le kleenex. Calmement. D'un air indifférent. Pour le mettre dans sa poche. Avant de chercher, son briquet Bic, dans une autre poche.

-C'est à dire ?

Martini sort son briquet Bic. Allume sa clope. Par méfiance, qu'il tient juste, du bout des lèvres. Tout en remplissant, le gros verre pyrex, de sirop d'eucalyptus. Pour calmer la montée d'une petite crise intra-bilaire. L'air zen. Concentré, sur le lent glou-glou, du sirop. Guettant, dans l'air, la mouche. Le briquet dans une main, la bouteille dans l'autre, Martini s'arrête net. Hésitant un instant. La grosse Gitane, en équilibre fragile, au bout du bec. Instable. Se demandant comment, rebouchonner, la bouteille de sirop. Méditant bêtement au truc. L'air songeur. La mouche se pose. Sans qu'il s'en aperçoive. Sur le bureau de Martini.

La mouche fait un quart de tour. Puis, attend immobile.

-Vous êtes encore sous mes ordres. Vous allez reprendre votre flingue. Et votre carte. Tant que je suis bien disposé à votre égard, tranche Martini.

La mouche reste en position d'arrêt. Visant le gros verre pyrex.

Là-dessus, Martini rempoche son briquet Bic. Et de sa main libre, avec un air satisfait, rebouchonne la bouteille. Un oeil mi-clos, pour éviter l'épaisse fumée, de la Gitane Maïs. Accrochée à ses lèvres. En équilibre précaire. Ne voyant pas la mouche. Immobile, sur son bureau. Du côté de son oeil mi-clos.

La mouche fait deux petits pas en avant. Puis, ne bouge plus.

-Qu'est-ce que vous attendez pour dégager de ce bureau ? Allez passer votre uniforme ! dit Martini, l'air péremptoire. Papillotant de l'oeil. Enveloppé de l'odeur, entêtante, du sirop d'eucalyptus. Impressionnant d'autorité comme un gros panda. Découverte par le col mou de sa chemise jersey, ouverte été comme hiver, juste la peau de son cou trahissait sa colère. Soudain toute rouge. Martini était un chef. Gardant encore son calme. Maître de ses nerfs. Un caractère complexe. Difficile à comprendre. Et à cerner. Bref, un gros malin. Mix d'un Commissaire Maigret. Version Simenon. D'un bon Bérurier, dans San Antonio, par Frédéric Dard. Version Jean Richard. Et on le pressentait, quelque part, malgré ses efforts. D'un Commissaire Dreyfus. Version Blake Edwards. 

Ca y est. On y arrivait. Je me régalais déjà, à l'avance du bon tour, que j'allais lui jouer. C'est mon petit défaut. Si vous ne vous en étiez pas aperçu. Je suis un léger poil taquin. Vu mon ascendance. Martini était rusé. Mais on me la fait pas. Au cas où il faut le rappeler. Le bête principe, du supplice chinois, je connais bien. Ben, vi. Forcé. Manque de bol. Le truc vient de chez moi.

-Merci, mais non. On peut être un mauvais policier. Sans pour autant être un idiot, dis-je.

-Vous refusez ? s'indigne Martini.

-Affirmatif. Exact, Monsieur.

La mouche attend toujours. Comme un sprinter, de 100 mètres, dans les starting-blocks.

-Vous pouvez répéter ? dit Martini.

Martini était un coriace. C'était loin d'être gagné. Il me fallait enfoncer le clou. Ce que j'allais dire me faisait plus de mal qu'à lui. Mais il le fallait. Pas d'autre solution. Vu l'épaisseur de la carapace, de Martini, il fallait employer l'artillerie lourde. Avec une précision, exacte, dans la visée de l'objectif. C'était là, tout le délicat. Et l'aléatoire de la manoeuvre. Se battre avec les mots, est un art, plus dur qu'avec un sabre. C'est l'étape, n°2.

Dans le cas de Martini, avec un choix d'option, particulièrement restreint. Finasser ne servirait à rien. Sinon lui faire flairer le truc. Donc, seule solution. Aller direct au taquet. Mais avec classe. D'où recours, à l'intelligence. Et l'emploi, subtil, de la rhétorique. C'est l'utilité de la clause. Et du n° bis.

Pour déstabiliser, le bonhomme, il fallait viser juste. Point visé. Point touché. Comme à la cible. Donc, du doigté. Martini attend l'occasion depuis trop longtemps. En fait, depuis le temps que je lui rafle la place. Invariablement. Au concours de tir. Conclusion, je dois pas me rater. Ou c'est lui c'est sûr qui me ratera pas. Dans les deux cas, pas de choix, j'allais au carton. D'où l'utilité du visionnage des bons vieux films de série B. Et  la vérification, des leçons de sémantique, d'un maître en la matière. Par la mise direct dans la pratique. C'est l'étape, n°2 bis.

-Selon le Robert on peut dire : Je m'en fiche. Je m'en tape. J'en ai rien à faire. Je m'en tape le coquillard. Sauf votre respect Monsieur. C'est les variantes, de la formulation, selon l'Académie. Dis-je, toujours respectueux. Pesant bien mes mots. Le coup de poker de ma vie.

-C'est savez ce que vous refusez ? insiste Martini, rallumant sa clope. Nerveusement. D'un geste mécanique. Clignotant d'un coup des deux yeux. Comme un warning. Bref, l'air ulcéré. Tirant sur sa Gitane. En surchauffe. Dont le rouge vif, de la braise, devient incandescent. Les neurones en ébullition. Au seuil limite des soupapes. Bref, dans la zône d'alerte. Martini cherche, ça se voit, l'entourloupe. Il est loin d'être idiot.

La mouche s'avançe, rapidement, à tout petits pas. Vers le gros verre pyrex. Martini ne voit pas la mouche. A cet instant il me dévisage. En silence. Hésitant quoi faire. Oui, je savais. J'évitais même le pire des pièges. Celui de rester aux ordres de Martini. Embourbé jusqu'au cou dans cette affaire. Après avoir tout fait, depuis le début, pour m'en écarter. Rappelez-vous bien. (Pour ceux qui prennent le récit en cours relisez les premiers chapitres.) Alors que pour Martini, il n'y avait pas l'ombre, d'un commencement d'affaire. (En résumé plus court.) Martini, était un gros malin. Dont l'idée maintenant, était de tirer toute la couverture à lui, pour résoudre ce dossier. Impénétrable. Autant que le milieu chinois. A moins d'être chinois. C'est à dire, avoir recours à un flic chinois. Si vous suivez bien mon raisonnement. Et donc, la conclusion évidente. Me faire passer pour le con de service. A la fin. Après s'être servi de mes services. Via, quelque classique coup tordu. Typique, de la maison. On va dire. Dans ce genre d'embrouille. Le but étant de m'éjecter, de toute possibilité, d'avoir pu résoudre cette affaire. Par moi-même. A son seul profit. Un imbécile pouvait déjà voir les ficelles. Même sans la compétence d'un Martini. L'impuissance à entuber le plus bas de ses subalternes (autrement dit le fait que j'étais en train d'échapper à sa volonté ce qui pour Martini partait du même principe) lui sortait à cet instant par tous les pores de la peau. Mais je lui en voulais pas. En fait, personne peut rien faire contre ça. C'est le genre de truc bête. Idiot. Inexplicable. C'est comme ça. Martini ne m'aimait pas. Martini ne m'aimerait jamais. Nan. Pas plus que les mouches. Ni dans cette vie. Ni dans une autre. Ca, c'était sûr.

Martini me fixait en silence. D'un regard noir. D'une petite pupille, étrécie, jetant un bref reflet. Etincelant. Prête à exploser. En amorce de 9mm. Attentif à ma réaction.

D'un bond léger, la mouche, grimpa sur le verre. Hop.

-Vous avez conscience de votre réponse ? lâcha Martini, rageur.

-Sauf... votre respect ? Oui, Monsieur.

-Sortez de mon bureau ! gueula Martini.

Sous le coup de la colère, la lourde Gitane Maïs, lui échappe des lèvres. Pour voltiger en l'air. Une scène de film pour Tarantino. Revue par John Woo. Vitesse au ralenti. Martini se penche pour chercher sa Gitane. Sur le bord du verre, la mouche gourmande, se frotte le nez. Dégustant le sucre de l'eucalyptus. Avec satisfaction. Les fesses posées sur le rebord. Mine de rien. Déposant un petit popo. Au passage. Vite fait. Bien fait. Histoire de s'alléger. Avant de s'envoler. Hop.

"Soyez avec moi...

Venez vous amuser,

Moineaux sans plus de parents."

(Kobayashi Yatarô, 1763-1827.)

-Quoi ? fait Martini, la tête sous le bureau. Cherchant sa clope.

-Rien, Monsieur.

A croire que Martini m'avait entendu. J'avais dû penser trop fort.

C'était là le moment parfait, avec une petite démonstration de droit civique de retourner au cuistre, ce qu'il m'avait un jour balancé. En tout honneur. Et bonne dialectique. C'est l'étape, n°3.

-En tant que policier ce serait un ordre, Monsieur. En tant que simple citoyen, désormais, cet ordre n'a aucun pouvoir. Je démissionne. Evidemment, à moins que vous refusiez. Mais sans motif, ce serait alors un abus de pouvoir. Un commissaire ne reste qu'un officier judiciaire. Et donc devant la Constitution, un simple citoyen, au service de ses autres concitoyens. C'est écrit dans la loi. Et le règlement de l'Administration dont dépend tout policier. Rester au service de la Loi. Pas l'inverse. Ce qui serait dangereux pour tout citoyen, Monsieur. Vous en conviendrez. Dis-je, poliment.

-Quoi-quoi-quoi-quoi ? fait Martini, récupérant la Gitane Maïs. Avant de se rasseoir.

Assis dans son fauteuil, les yeux ronds, Martini me regarde. Cherchant à comprendre. S'il a bien entendu. Ou mal compris. Bref, le petit truc qui lui échappe. Pour répliquer. Le temps exact, qu'il lui faut, pour sa réponse. Plus une seconde, sup.

-C'est quoi ce délire ce matin, mon petit ? fait Martini. L'air faussement paternaliste. En fait, cherchant le hiatus. Le bidule qui l'embête. Le moyen de récupérer, l'affaire, qui part en sucette. La faille pour me coincer. Devant le bête sophisme de la situation. Dans les faits, n'étant plus flic, il peut plus me casser. Impossible. Tout ça en faisant tourner, sa clope à toute vitesse, entre son pouce et son index. Pour mieux réfléchir.

L'esbrouffe du fumeur. L'effet hypnotique. Pour m'impressionner. Très efficace à voir. Dans l'art, du geste. Mais à employer avec précaution. Même pour un Gérard Majax. Dangereux. Dans le cas de Martini.

Oubliant que la Gitane, est toujours allumée, il la tient une seconde. Se relevant aussitôt de son fauteuil. Martini en hurlant, se souffle, sur les doigts. Tout en lâchant un juron. La Gitane Maïs, lui échappe, une nouvelle fois. Cette fois pour brûler son pantalon. Où elle reste accrochée. Pas loin de la braguette. Martini étouffe un petit cri aigü. Epoussetant sa braguette fumante. De ce fait, se brûlant une nouvelle fois les doigts. Avant d'écraser la cigarette sur le sol. D'un talon vengeur. Un trou dans le pantalon. Hésitant à y passer un doigt. Pour vérifier qu'il ne reste pas de cendre allumée. Dedans. Cherchant on le voyait, à comprendre la raison, de l'exact enchaînement. D'une telle succession inouïe de malchances. Illogique. Invraisemblable. D'explication, il n'y en avait pas. Sinon la preuve peut-être, que chacun, est responsable de son karma.

Dans le cas de Martini ça ne faisait que commencer.

Epoussetant sa braguette, Martini encore sous le choc, voit la mouche virevolter. Et se poser d'un coup. Sur ses cheveux. Martini secoue la tête. La mouche ne bouge pas. Posant ses fesses, pour se nettoyer les ailes, sur la tête de Martini. Martini lorgne vers la tapette. L'oeil mauvais. Un dilemne, un instant, cornélien.

Je préfère éviter un massacre. Eventuellement, un karma immérité. A la mouche. 

-En d'autres termes, repris-je. Lorsque vos supérieurs hiérarchiques, vous demanderont des comptes, pour le manque de responsabilité : dans cette affaire. Disons, d'absence de têtes de responsables. Trouvez quelqu'un d'autre pour porter le chapeau à ma place. Dans le cas présent mon supérieur. Immédiat. Mais je vous remercie de la proposition... Monsieur.

La mouche toujours sur la tête, Martini prend son verre, pour l'avaler cul-sec. Et calmer un brusque accès intra-bilaire. Regardant le verre, de sirop d'eucalyptus, d'un oeil soupçonneux. Avec un brusque petit hoquet. Pensif. Relevant les yeux en l'air. Lentement. Preuve que s'il manquait de flair, il avait un sens du goût, particulièrement développé. Signe, d'un fin esthète. Sous ses airs de faux-dur. Posée sur les cheveux, de Martini, la mouche fait un bond. Hop, sur son nez. Où elle reste immobile. L'air gourmand. L'aile frétillante. Hésitante. Entre le verre de sirop. Et le nez de Martini. C'est entre Martini, et la mouche, que ça se joue.

Un petit courant d'air, entre, par la fenêtre ouverte. La mouche s'envole vers la fenêtre. Décollant d'un bond. Gracieux. Hop, du nez de Martini. Juste au moment, où Martini, empoigne la tapette. M'évitant le pire.

Je pouvais partir. Martini, était puni. Et bien coincé. Et pour ça, j'avais rien eu à faire.

Le résultat de l'affaire donnait ça. Premier cas de figure, administratif. Martini pouvait pas me laisser reprendre la malette (vu la teneur hautement embarrassante, on pouvait aisément le présumer, du contenu de nitroglycérine des dossiers.) Deuxième cas de figure, technique. Pas de solution. Vu ce que contenait ladite malette, Martini, ne pouvait pas ne pas en rendre compte : à ses supérieurs. Troisième cas de figure, professionnel. Martini ne pouvait pas me coller l'affaire sur le dos. Car c'est lui depuis le début, devant témoins, qui m'avait écarté de l'enquête. Bref, quoi qu'il fasse il était mal. Il allait en prendre plein la tronche. Et ses hypothétiques prétentions, d'avancement dans la hiérarchie, sérieusement stagner jusqu'à la retraite. Si on le mutait pas, avant. Dans le meilleur des cas, pour aller recenser, les palmiers et les cocotiers. Dans les DOM-TOM. (Ce qui reste un parachute doré, pour beaucoup de Martini soit-dit en passant, dans ce classique type d'affaire : dite sensible.)

Mais, voilà c'est bien fait. C'était Martini lui-même, qui avait dit ce qu'il avait dit, sur l'Administration. Comme quoi il ne faut jamais être méchant. Dans la vie. A plus forte raison, toujours, contre plus petit que soi. Il y a toujours une justice. D'une façon. Ou d'une autre. C'est inéluctable. Personne peut expliquer ça, qu'on y croit ou pas, c'est un fait c'est comme ça. La Fontaine l'a dit, bien mieux, déjà dans ses fables. Les Chinois bien avant, dans le Bouddhisme. Et les Japonais, dans l'art du haïku. Donc, bien avant les fables de La Fontaine. Pour Esope, pas certain. Faut voir.

En résumé global. Et pour être tout à fait juste, toute autre considération mise à part, Martini était un homme très logique. Etant très logique il lui restait une autre solution. La seule pour ne pas perdre la face. Ce qui l'attendait, tôt ou tard, dans cette affaire. Il pouvait aussi, dans le meilleur des cas, se faire hara-kiri. Le résultat serait pareil. Juste à un détail près. Ca éviterait à Martini, entre-temps, le massacre d'autres mouches. Mais voilà. C'était la punition de Martini. Martini ne pouvait même pas prétendre à cette solution. Aucun descendant de Descartes, dans l'Administration, n'ayant opté pour cette solution. A ce jour, du moins. Je tournais donc le dos, à Martini. Pour ouvrir la porte. A cet instant rien n'est joué. Du moins, pour de bon. Martini n'a pas encore prononcé la sentence administrative. C'est l'étape, n°4. Le coup de bluff.

-Finalement, vous savez ce que vous êtes ? dit Martini, en s'interposant. Pour m'empêcher d'ouvrir la porte. La tapette à la main. C'est encore lui le chef.

-Si ce n'est pas un emmerdeur. Et si ce n'est plus un flic. Désolé, je vois pas... dis-je. La main sur la poignée.

Martini retient la poignée. Avec un petit sourique narquois. Limite, sadique.

Il tient à garder, le privilège, d'ouvrir la porte. Pour me foutre dehors. Cool.

-Cherchez mieux ! Vous l'êtes, déjà. Mais vous ne le voyez pas. C'est la preuve, que vous resterez, toujours un amateur. Rien qu'un simple, petit minable, pauvre amateur. Vous n'êtes rien. Votre apport dans cette affaire ne pèse rien. Même pas une petite crotte de mouche. Personne n'en saura jamais rien. Tout ça vous dépasse. Comme ça me dépasse. Un pro, un vrai, lui oui. Il aurait tout de suite vu où était son intérêt. Vous, non. Vous ne ferez jamais carrière. Maintenant, foutez le camp ! dit Martini. En ouvrant la porte.

Non, Martini ne changerait jamais. Il voulait avoir le dernier mot. Ok. C'est à cet instant-là que tout se joue. L'ouverture parfaite, elle est là. Je le laisse placer sa vanne. Et dis, simplement. D'un ton poli.

-C'est toute la différence qu'il y a entre nous, Monsieur.

Un bref petit déclic, se fait, dans l'oeil de Martini. Click.

Le petit bout de papier, collé à sa lèvre, ne bouge plus d'un poil. Là, je suis bon.

-Il n'y a qu'une différence. Entre vous et moi. Je suis commissaire. Vous ne l'êtes pas. C'est ma parole contre la vôtre. Il n'y a aucune preuve, de votre apport de près ou de loin, dans cette affaire. Ni dans sa résolution. Un peu de sérieux, svp ! La seule solution me paraît évidente. Et logique. Affaire classée. Démission d'office. A effet immédiat. Maintenant, dégagez... conclut Martini. Furax.

D'un geste irrémédiable, Martini, m'indique la sortie. Sans un mot. De sa tapette.

Le regard de Martini, me transperçait, sans plus me voir. Comme si déjà je n'existais plus. Ma dernière carte était abattue. Il me restait à partir en beauté. Pour qu'il ne se doute de rien. Le moindre petit détail était fatal. Un travail subtil tout dans la dentelle. Dans son esprit, il ne devait pas y avoir, le moindre doute. Etape, n°5. Le final. Savoir quitter la table de poker.

-Pour moi, un bon professionnel. Justement c'est ça.

-Quoi, ça ? dit Martini. Le petit bout de papier, toujours collé à sa lèvre, s'agitant brièvement. Une dernière fois. Vindicatif. Martini était à point. Il me fallait aller jusqu'au bout. Ne pas flancher. Garder mon sérieux. Martini aurait pu encore deviner l'arnaque.

Martini attendait la réponse. D'un air hautain. Le bout d'une petite étiquette, de la marque Dim, dépassant du trou dans son pantalon. Preuve que Martini avait un bon côté. Du moins dans le choix de ses caleçons. Ce qui me rendit Martini, sous ses airs de faux-bourru, encore plus sympathique. Je sais, c'est idiot. Juste le reste de la lecture assidue, des aventures, des enquêtes de Sherlock Holmes. Seuls les fans de Conan Doyle, apprécieront l'opportunité, de cet apparent saugrenu aparté. Dans l'immédiat, il me fallait continuer. Jusqu'au bout. Ne pas rompre l'ambiance. Rien lâcher. Martini ne devait se douter de rien. Rien flairer. Pas le moindre petit truc. Sinon tout était foutu. De toute façon je n'avais plus rien à perdre.

-Un Flic, ça devrait juste être ça. Un gars comme un autre. Banal. Simplement, qui aime faire son métier. C'est la définition de l'amateur. Donc, capable de faire des erreurs. Parfois. Un homme n'est jamais parfait. Contrairement à un uniforme. Ce comparé à quoi, d'autres, doivent rester l'exemple. Comme vous Monsieur. De ce qu'est un pro. Dis-je, en ouvrant la porte.

Un instant, Martini me dévisagea. Puis s'écarta. Pour éviter de prendre la porte dans le nez. Réfléchissant à la phrase. Il devait y avoir un truc. Mais il ne trouvait pas quoi. Je le laissais trouver l'astuce. Il en avait pour un moment. Je lui laissais aussi la malette. Disons, une sorte de bombe à retardement. Mais pour ça il aurait fallu qu'il puisse lire le chinois. Je lui laissais la surprise. Et je sortis de son bureau. En refermant la porte, je me retournais, une dernière fois. Pour regarder Martini. Sa tapette dans la main. Martini me haïssait, je le sais. Mais moi, je l'aimais bien. Finalement. Martini avait perdu son air supérieur. Et son sourire narquois. Aussi. D'un coup. Maintenant, il riait jaune. Il me manquerait.

"Sur le vieil étang

Une grenouille s'élance :

Ploc, dans l'eau !"

(Matsuo Bashô, 1643-1694. Grand-Maître de l'Art Haïku.)

-Quoi ? refait Martini.

-Rien... Monsieur ! dis-je, en refermant la porte.

 

Le Lundi matin 30 Mars : 11h.

(Le coup de poker de Julien.)

 

En bas de l'escalier du Central XIII.

Thierry m'attendait, seul. Devant son cabriolet Volks pourri.

Dans sa plus belle veste, de cuir souple, de la marque Chevignon. Griffée au revers du col. Elégamment relevé, pour se protéger du vent frais, de ce petit matin. Sa kippa sur la tête. Me regardant descendre, le long escalier, du Central XIII. Devant les deux gardes, en casquette, tout en haut de l'escalier. Toisant les rares autres collègues de faction sur le trottoir. Un colosse. A lui seul, une armée. La plus belle haie, d'honneur, pour mon départ. L'élégance d'un prince. Devant une Ferrari. Bon, la Ferrari en moins. Mais c'était pareil.

Evitant mon regard, sans rien dire, il m'ouvrit la portière. Les yeux embués de larmes. Je pris simplement mon sac, dans la Volks. Comme Arthur Rimbaud, j'avais mon paletot. Et les poches déjà trouées. C'est tout ce dont j'avais besoin. Mon petit sac. Mes maigres affaires. Avec mes chaussettes, trouées, par les chats de Thierry. Je n'avais maintenant plus rien à faire dans le 13ème. Ni à Paris. Je n'étais plus un Flic. Ah si, flûte. J'allais oublier un truc. Juste une dernière chose. Un petit détail.

Je sortis de mon sac un lourd paquet-cadeau. Deux disques. Deux beaux coffrets 33 Tours. Le Concerto des Quatre Saisons, de Vivaldi. Et l'intégrale, des meilleurs morceaux, de Duke Ellington. Sur le paquet il y avait une adresse. Celle de la blonde, la veuve du garagiste, et des deux gosses. Sans qui on n'aurait pas trouvé le petit détail pour la Jag. Je donnais le paquet à Thierry. En le chargeant de l'envoyer. Ou de faire la livraison. Ca lui éviterait de payer les timbres. Je connaissais Thierry. Il préfèrerait se déplacer. Sûrement, la jolie blonde apprécierait l'intention. J'avais vu son regard pour Thierry. Lui, j'en suis pas sûr. Mais c'était un malin. Un bon moyen. Pour le vérifier. Disons, mon dernier petit cadeau. Discret. A Thierry.

Je mis mon sac sur la Yamaha. Le casque sur ma tête. Et je montais en selle. Le pied déjà sur le kick. La clef de contact déjà enclenchée. Vroum. Il me fallait rendre la moto. A la femme du copain, anonyme, qui me l'avait prêtée. Et rendre sa copine, au copain anonyme, qui ne le savait pas. En fait qui n'a jamais rien su. Ni pour sa femme. Ni pour sa moto. Après ça, il me restait plus rien à faire. Ni à Paris. Ni en tant que flic. Avant de partir il me fallait bien tout remettre à sa place. Une dernière fois, sans un mot, je regardais Thierry. Je vis le reflet, d'une petite larme monter, dans ses yeux. Mais un mec ça pleure pas. Selon la Torah. Je rabattis la visière de mon casque. Pour m'éviter la même chose. Par simple pudeur asiatique. Clac. Ca fait peut-être tarte, mais c'était tout ce que je pouvais trouver, pour le clap de fin. A défaut du classique happy-end. Désolé. On a l'éducation cinéphile qu'on peut. Moi, c'était Bruce Lee. Et John Wayne. A part les actus. Et les pubs. Pour les Chips. Les seuls films, qu'on donnait, au programme. A l'Impérial Ciné à Pnomh-Pênh.

-Qu'est-ce que tu vas faire, maintenant ? demanda Thierry.

A cette question il n'y avait pas de réponse. Toute cette histoire était absurde. A bien y réfléchir, rien dans cette histoire, ne tenait debout. Une succession pareille de faits, et d'enchaînement de hasards, dépassait toute explication logique. Je ne pouvais plus être flic. Pour une seule raison. C'était cette seule raison, à cet instant, qui me séparait de ce métier. Et de mon meilleur ami. Disons, une preuve que le destin ça existe. Pour expliquer ça à Thierry je voyais rien. Aucune solution. Sinon le recours, par l'humour, d'une pirouette. Une dernière petite parabole. Façon chinoise.

-A ton avis quel est le seul endoit en France, où on peut trouver à la fois du soleil, des palmiers et des plages. Durant toute l'année. Pour un Flic ? fis-je, sybillin.

Thierry me regardait. Sans comprendre. Je pouvais pas me battre contre mon meilleur ami. Impossible. Comme avec Martini. Avec les mots. Dans le duo de trapézistes, qu'on formait, il fallait qu'un des deux lâche. Le premier. On le savait. Et ça faisait mal.

-Tu peux pas être sérieux, Julien ?

-Il paraît qu'on cherche de l'embauche dans la Police. A Monaco, dis-je. L'air malicieux.

-C'est quoi encore, cette connerie ?

-Je t'ai jamais dit que ma famille au Cambodge...

-On sait. On sait. On sait. C'était des nobles. Moi mon père, c'était rabbin. Mais les études c'est trop long. Alors, j'ai opté. Pour Flic. Mais j'en fais pas toute une histoire. Contrairement à toi.

-Non... des princes. Nuance. Avant au Cambodge, des descendants putatifs de princes, il y en avait plein. Aujourd'hui, il y en a plus. Depuis les Khmêrs.

Thierry comprit soudain que je le baladais. Face au mystère de l'humour, façon asiatique, il n'aurait pas le dernier mot. Il opta pour la seule solution. Répondre à l'humour, absurde, par l'humour idiot. Un jeu auquel on excellait. Pour détendre l'atmosphère. Dans les moments, toujours, les plus difficiles. Ne pas se relâcher. Laisser les sentiments prendre le dessus. C'est la règle. Toujours garder l'esprit en éveil. Pour un Flic. Dur. Au moment du départ, une forme, de continuation de l'amitié.

-Peut-être, ma poule. Mais ici, tu vois on est en France. Et depuis, il y a eu la Révolution de 1789. Maintenant, tu peux circuler en T-shirt et baskets ! fit Thierry. L'air sérieux. Prenant la voix du titi parisien. Typique, des films des années 60. Dialogues de Michel Audiard.

Non, c'est pas du Proust. Ni du Etiemble. Ni du Baudrillard. Ou du Bachelard. Ni d'un Prix Renaudot.

Mais juste de Thierry. Pur jus à 100%. Et c'est ça, à cet instant, qui me touche.

La définition d'un vrai pote. C'est ça. Quand ça fait trop mal, l'art subtil, de pas en parler. Faire à pas comprendre. Alors qu'on sait très bien. Ce que je voulais, juste à cet instant, c'était simplement ça. Le faire gueuler. Pour rien. Bref, partir juste avec ça. Le souvenir d'un ami. Puisqu'on pouvait pas se rouler un patin. Nan-nan-nan. Même pour la fin. Faut pas abuser, les gars. Mais il faut être juste. Thierry avait raison. Le seul flic chinois, en baskets, qu'on ait pu voir. Dans tout Paris. Et dans tout le 13ème. C'était bien moi. Ca pouvait pas non plus durer éternellement. Ca aurait pu donner un mauvais exemple. Ou qui sait, un jour. Peut-être. Pire. Créer un phénomène de mode. D'autres flics en baskets, à la longue, ça aurait pu irriter Martini.

Ceci dit il me fallait, juste ajouter, un dernier truc. Pour le plaisir.

-Nous, on a eu la Révolution Chinoise. Et tu vois où ça nous a mené. La preuve que rien n'est écrit dans la vie. Pourquoi pas, les chinois demain, sur la lune ? fis-je, taquin. Avec la voix-type standard. Façon chinoise. Version classique. Des bons vieux films, de série B, qu'on adorait regarder. Ensemble.

Thierry et moi, on se regarde, en souriant. On formait nul doute, le plus beau binôme, de la Préfecture de Police. Peut-être de toute, l'histoire, répertoriée des annales. Dont pouvait être fière la Police Française. A part le duo, de Starsky & Hutch, version USA. Thierry étant bien meilleur, il n'y avait pas photo c'est sûr, dans le choix de ses tacots. De quoi faire des jaloux. Ca se comprend aussi quelque part. Ca pouvait pas durer. C'était trop beau. Faut pas pousser non plus. C'est comme ça la vie.

-N'importenawakère... fit Thierry.

-On joue ça au 421 ? dis-je, taquin.

Thierry roula des épaules. Et soupira. Cherchant où je voulais en venir. Je savais déjà ce qu'il allait dire.

-Et alors ?

-Alors, brave pomme ? Pour l'histoire de Monaco, vrai ou faux, c'est pas ça l'astuce. Il me reste encore un dernier truc à faire. Il y a une petite princesse qui m'attend. Quelque part. Tant que j'aurais pas retrouvé Sarine. Si tu percutes ce que je veux dire. Et tu me connais. Je suis têtu. Maintenant, tu vois mieux le plan. C'est con, hein. Je voudrais faire autrement je pourrais pas. Dis-je, passant déjà une vitesse.

Thierry se tut. Et se mit à réfléchir. Soudain, il comprit.

Maintenant que j'étais plus flic, j'avais les mains libres, pour retrouver Sarine. Et il savait que j'y arriverais. D'une façon ou d'une autre. Tôt ou tard je la retrouverais. J'étais maintenant, entièrement libre, pour la retrouver. Alleluyah. Il percutait, Thierry. Enfin. Je souris. Et dis, doucement.

"Plein d'incertitude

Est l'automne...

Au moindre motif,

Involontairement,

Le coeur n'est-il pas vrai ?

Se sent dans la tristesse."

-C'est joli. C'est de qui ? fait Thierry.

-Le poète moine Saigyô, 1118-1190. Japon.

Dans le petit vent frais, de printemps, une mouche passa en douce. Voletant en direction, de la casquette, d'un collègue en fonction. L'air mutine.

-Des fois, tu m'inquiètes Julien. Je sais jamais, si tu crois sérieusement, à ces conneries. Ou si tu plaisantes. La poésie c'est beau. Mais tout ça, ça n'existe pas, dans la vie.

Je ne répondis pas. Regardant la direction que prenait la mouche. Quittant la casquette, du collègue en faction, elle s'envola tout droit. Vers le grand puzzle, de fenêtres, du Central XIII. Choisissant celle de Martini. Pour voir la mouche à cette distance, il fallait déjà être capable, de couper une carte posée sur la tranche. D'une seule balle. A six mètres de distance. Mais je pouvais me tromper. Sur la fenêtre.

Thierry me regarda. Un bref instant, je vis quelque chose, dans ses yeux. Comme une tristesse. Une tristesse infinie. Et en même temps, une petite lueur comme une étoile, qui se mit à briller. Tout doucement. Au fond de son regard. Tandis qu'un tendre sourire s'emparait de lui. Il regarda le ciel. Murmurant en yiddish, doucement, quelque chose de doux. Très joli. Mais que je ne compris pas. Puis il me tapa sur l'épaule. Sourit. Me dévisageant, sans un mot, soudain l'air rassuré. Et tout en m'enveloppant du regard, il dit.

-Franchement, tu sais ce que t'es... Julien ?

-Oh, merde ! Toi aussi, c'est le jour ou quoi ? dis-je, remettant au point-mort.

C'était à son tour, ce salaud. Normal. Je l'avais cherché. Il me faisait marcher. Donnant-donnant. Rien à dire. Bien fait. Je l'avais mérité. Se délectant, de sa trouvaille, il dit lentement. Comme s'il voulait pas me lâcher. Sans une dernière blague. Ce filou. Sans que je puisse répliquer. Histoire de mieux le regretter.

-Un Romantique. Mais il y en a d'autres, des méchants esprits mal-tournés, qui appelleraient ça autrement. Un romantique, dans le monde d'aujourd'hui, c'est un réactionnaire. Mais change pas. S'il te plaît, ma poule. Tu me manquerais.

Là, je pouvais pas laisser passer ça. Si c'était ce que tu pensais. Réellement, pour de vrai. Sale hypocrite. Malgré tous les derniers métros qu'on avait pu prendre. Les couloirs de RER interminables, à s'enfiler, pour économiser les frais d'essence. Les galères, des patrouilles de nuit, dans le froid. A côtoyer la misère humaine. Tous les clodos, et les largués, de la vie. Veiller sur la veuve et l'orphelin. Jour et nuit. A se trimballer, dans tes vieux tacots, pourris pas possible. Les paquets de bonbons, quand on avait trop faim, pour se payer le resto. Sans compter mes paquets de Chips. Les tickets-restaurant. Et les cartes orange. Tous ces petits riens. Qui font l'amitié. Et qu'on avait partagés. Ensemble.

-Non. Jusqu'à aujourd'hui, j'étais un bushi. Maintenant, je deviens un ronin. Dis-je. L'air plus sérieux.

-C'est quoi ça, un ronin ? demanda Thierry.

-Un samouraï. Mais sans maître. Cherche pas. Tu peux pas comprendre. C'est pas dans le Talmud.

Tu me regardas. Sans rien dire. Pas besoin de se serrer la main. Etait-ce utile ? Le jour où j'aurais besoin de toi, le jour où tu aurais besoin de moi, on savait qu'on pourrait s'appeler. Où que je sois. Où que tu sois. On se retrouverait. Flic, c'est peut-être ça. Avant toute autre chose. Toute considération. Ou toute divergence. L'amitié. Sans se poser de question. Ni sur le lieu. Ni sur le moment. Ni sur les hommes. Ni sur les forces. En présence, de ce rendez-vous. Ce jour-là. Sauf la différence, à cet instant, d'un petit détail. Indéfinissable. Répertorié par aucun manuel. Juste le choix, disons, de la bonne voie.

Maintenant, je pouvais te quitter.

Si quelqu'un par hasard un jour, me demandait, tu savais où faire suivre : le courrier.

Thierry fit un pas de côté. Passant sa main très vite sous sa veste. Et dit, sans rire.

-A ton avis, je l'ai ?

L'air sérieux, Thierry me dévisageait. Pointée dans ma direction, sous la belle veste de cuir souple, il y avait comme une bosse. Le jeu était simple. C'était une idée de Thierry. Il l'avait inventé, un jour, en plein restaurant. Il dégainait son arme, sous la table, sans que je puisse savoir. S'il l'avait. Ou pas. Une sorte de poker sans cartes. Le but du jeu, c'était deviner. Excellent entraînement pour les réflexes. Pour pas cher. Avec un petit défaut. Pour le perdant. Celui qui perdait payait l'addition. Dans le cas présent il y en avait pas. Disons, juste la plus belle façon de se serrer la main. En s'évitant le gnan-gnan. Du pathos.

-Si je gagne, j'ai droit à quoi ? dis-je, l'air taquin. Un oeil sur la fenêtre de Martini.

-La certitude qu'on se revoit. Ou pas. C'est la meilleure preuve. Pour voir si ta théorie c'est du bidon. Ou pas. Mais fais gaffe. T'as droit qu'à une seule réponse, fait Thierry. L'air grave. D'un coup, très sérieux.

Martini apparut. Refermant sa fenêtre. La mouche s'échappa. S'envolant, dans le ciel.

Un gros pigeon, se posa. Juste au-dessus de la fenêtre fermée. Attendant son heure.

-Sayonara, dis-je. Lançant le kick. Fier, de ma dernière réplique. Cinématographique.

-Shalom ma poule ! dit simplement Thierry.

Sortant sa main, de sous sa veste, de beau cuir souple. 

Pour l'agiter en l'air. Vide. En guise d'au-revoir.

Dans le vent de printemps.

 

 

 

FIN, VERSION CLASSIQUE.

(2° Version optionnelle ... à suivre.)

 

RESERVE AU CLUB CATSECRET.

By, CATSECRET The Original@ne 

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Commentaires (1)

1. djbook 16/11/2012

CATSECRET@ LE BUSHI, Polar-Noir.
(Website : www.catsecret-original.com)


Fantastic Criminal-Thriller for Adults Only.
Exclusively, For... Le Club de Catsecret !

Djbook.

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